ESTURGEON ET CAVIAR EN AQUITAINE : LE RÔLE DU CEMAGREF
- Marc Lohez
- il y a 6 jours
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L’expérimentation sur des espèces nouvelles est une très ancienne tradition en France : elle s’est souvent appuyée sur des institutions créées par les pouvoir publics pour favoriser le développement agricole. Voici un exemple de la fin du vingtième siècle : le rôle du CEMAGREF (aujourd’hui INRAE) dans l’essor de l’élevage d’esturgeon en France.

La France a été le pays pionnier du caviar d’élevage et même le plus gros producteur jusqu’au milieu des années 2000. Ce développement est en partie le produit de deux illusions. La première illusion consiste au début des années 1980 à vouloir relancer une production de caviar pêché dans l’estuaire de la Gironde, grâce à la maîtrise de la reproduction du l’ascipenser sturio, espèce européenne de la façade atlantique, aurait permis un repeuplement. La pêche à l’esturgeon est progressivement interdite. L’interdiction complète est décidée en 1982. Dès la deuxième moitié des années 1980, ce but apparaît complètement chimérique, mais il a permis d’éviter in-extremis la disparition du sturio, de dégager des moyens et d’associer des acteurs qui vont permettre le développement de l’élevage de l’Acipenser Baerii, petit esturgeon sibérien fourni par les soviétiques au temps de la coopération est-ouest et utilisé pour servir de modèle de reproduction. Or, celui-ci est lancé sur la base d’une deuxième illusion : la production rentable de chair d’esturgeon. Elle est testée au début des années 1990, notamment dans les grandes surfaces. Mais en deux ans, le prix de l’esturgeon au kilo est pratiquement divisé par deux. Les ventes s’arrêtent. Seuls les restaurateurs continuent d’acheter le poisson. Le basculement vers la production de caviar s’effectue au milieu des années 1990.

Ces illusions n’auraient pu aboutir à la création du caviar du sud-ouest sans l’existence du Centre d'Étude du Machinisme Agricole et du Génie Rural des Eaux et Forêts (CEMAGREF). Pour comprendre le rôle de cette institution liée au ministère de l’agriculture il faut plonger dans ses racines et son histoire. La volonté étatique d’assurer le développement par une exploitation raisonnée, organisée et maîtrisée des ressources de la nature s’affirme à l’époque de Louis XIV avec l’ordonnance de 1669 sur « le fait des eaux et forêts ». Le génie rural, des eaux et des forêts se constitue par la suite et quand Léon Gambetta créé le ministère de l’agriculture en 1881, détaché du commerce, le jeune ministère peut compter sur un corps des ingénieurs du génie rural qui va progressivement s’étoffer. Après la seconde guerre mondiale, la volonté de moderniser l’agriculture est renforcée par les pénuries et la conscience d’un retard technique de la production française. Les Centres Nationaux d’Études techniques et de Recherches technologiques pour l’Agriculture, les Forêts et l'Équipement Rural (CERFAER) regroupent les institutions d’aide techniques alors que l’INRA assure la recherche dans ces domaines. Les CERAFER ont étendu leurs domaines d’intervention : leurs compétences pluridisciplinaires dans les domaines de l’eau favorisent la création en 1969 d’une division aquaculture et d’aménagement du littoral. Au moment de la naissance du CEMAGREF qui regroupe l’ensemble des institutions de soutien technique à l’agriculture en 1981, le développement de la recherche qui s’effectuait au sein de ses centres est maintenu malgré la tentation de la réserver à l’INRA. Parallèlement, les enjeux environnementaux sont apparus dans les travaux des ancêtres du CEMAGREF.
Au début des années 1980, il existe donc à Bordeaux un centre capable d’associer recherche, aide technique et vision globale des enjeux. Le lien entre cette institution technique et l’Université, ceux entre biologie, écologie et sciences humaines, le contact avec un terrain économique qui comprend aussi bien les travailleurs de la mer que ceux de la terre vont permettre au CEMAGREF de mettre en œuvre parallèlement le projet de sauvegarde de l’esturgeon européen et celui de l’élevage du sibérien.
Mais, il faut ajouter à la présence du CEMAGREF à Bordeaux, la mise en route du processus de décentralisation : la région devient un acteur de son développement économique. Avant même l’installation de la collectivité territoriale élue, le sauvetage de l’esturgeon a fait l’objet d’un plan piloté par la Direction Régionale à l’Architecture et à l’Environnement (DRAE) et mis en œuvre par le CEMAGREF. Signé en 1984, ce plan prévoit à la fois les efforts de reproduction en vue de repeuplement du sturio et la mise en valeur du stock de baerii qui a servi de modèle biologique. L’appui scientifique et technique du CEMAGREF à ces deux projets parallèles s’incarne dans les installations voisines de Saint-Seurin-sur l’Isle : un laboratoire pour la reproduction du sturio et une écloserie destinée à fournir des baerii juvéniles aux éleveurs. Après le plan initial, les contrats état-région suivants poursuivent l’effort de sauvegarde de l’esturgeon européen. Le Conseil Régional soutient pour sa part les éleveurs d’esturgeons, y-compris les nouveaux arrivants du début des années 2010.


